Ses dents se promenant le long de son index, se laissant aller à l'incomparable bonheur du désonglement, l'élévation suprême, le paroxysme du mâchouillement, et pourtant elle en avait rongé des bouts de crayons à s'en payer des aphtes, pour en arriver à la conclusion que rien ne valait un grignotage d'ongle. Néanmoins, elle faisait attention, assise dans son coin, à ce que maman ne la voit pas commettre cet acte de pur jouissance. C'était une bonne femme ; maman, mais elle faisait toujours les gros yeux quand elle voyait sa fille se laisser aller à ces « mauvaises habitudes », ce n'était pas le genre d'attitude à adopter pour une « demoiselle ». Une demoiselle... Jeannine ne pensait pas en être une, avec sa coupe en bol qui la faisait ressembler à un garçon et ses jambes squelettiques n'avaient rien de féminin. Huit ans. C'était pas un âge facile, surtout à cette époque... de toute façon quel âge était évident en 1940 ? Pas celui de son père, un bon type papa, mais un peu trop vieux pour tout ça. Pour la route. Pour les bombardements. Pas celui de son frère, non, ça c'est sûr. Les Autres l'avaient recruté pour le STO, tu parles, il avait récupéré le morceau de pain, le saucisson, et hop dès qu'ils l'avaient fait monté dans le train il était sortit de l'autre côté. Pas bête le frérot. C'était engagé dans la résistance, et voilà on leur avait prit leurs tickets de rationnements... nan, c'est pas facile tout les jours la Guerre. Y'a la Route, c'était devenue sa pire ennemie à Jeannine, pire que les Autres. Au début, c'était drôle, pas d'école, un peu comme des vacances, direction la Bretagne. Mais avec le temps c'était devenu triste, effrayant, douloureux...
Alors, elle était bien contente Jeannine, elle s'était assise, la tête sur les genoux, elle regardait tout ses gens s'activer, en mordillant son ongle un peu trop long à son goût, le combat était acharné. Ils étaient gentils les gens ils proposaient à manger. Elle entendait ces femmes parler des délicieux... sandwichs. Sa curiosité fut piquée au vif. Un sandwich ? Qu'est-ce que c'était ? Son imagination vaqua à travers les tumultes de ce nom si exotique. Elle imaginait un gâteau à la crème aux milles couches sucrées, Jeannine était très gourmande, et sa divagation l'affamée, son ventre créait des bruits étranges, les yeux perdus dans le vide elle imaginait cette succulente pâtisserie. Son père vint vers elle, un mince sourire aux lèvres, il souriait encore, malgré tout, elle leva ses grands yeux sombres vers, et il lui parla d'une voix claire et douce.
« Dis moi Jeannine, qu'est-ce que tu veux manger ? »
Le c½ur de l'enfant fit un bond dans sa poitrine et sans hésiter elle répondit avec un enthousiasme non feint.
« Oh, moi j'veux un sandwich ! »
Et le mot raisonna plein de poésie dans son esprit, l'enveloppant de senteurs mielleuses et savoureuses. Son père acquiesça et partit lui chercher le trésor tant espéré. Quand il revint il lui tendit une chose étrange... deux tartines de pain entourant un morceau de jambon...
Papa lui fit un sourire et tourna le dos à son enfant, qui n'osa rien dire, le ventre noué par le déception, piteuse elle avala son sandwich qu'elle avait réclamé avec tant d'entrain. Rêvant de crèmes, de viennoiserie, et de friandises aux couleurs de l'arc-en-ciel.
Ceci est l'histoire que ma grand-mère m'a racontée quand j'avais huit ans, attablée à une table de café, je dégustais une glace... elle me conta son histoire et nous rîmes beaucoup.
J'ai toujours voulu la mettre à l'écrit, mais ce travail s'avère plus difficile que je l'imaginais...



